Victor JACLARD.

jaclard

Nous avons le profond regret d’apprendre la mort du citoyen Victor Jaclard, qui fut, jusqu’au dernier moment, un vaillant militant de la démocratie révolutionnaire et du socialisme.

Jaclard avait environ trente ans lorsque, vers la fin de l’Empire, ses opinions et son tempérament énergique l’amenèrent à se mêler aux blanquistes, qui cherchaient à renverser le régime du Deux-Décembre autrement qu’avec des mots. Il prit une part active à la défense de Paris contre les Allemands d’abord, contre les Versaillais ensuite, ayant été, sous la Commune, élu chef de la dix-neuvième légion.

Fait prisonnier lors de l’entrée dans Paris des troupes du glorieux massacreur MacMahon, Jaclard réussit à s’échapper de la prison des Chantiers, et cette évasion est restée célèbre.

Les fédérés, encore que parqués comme des bestiaux et manquant de tout, avaient la faculté de recevoir un peu confusément parents et amis, qui leur apportaient des vivres.

Jaclard put, de la sorte, se faire donner des vêtements neufs, qui contrastaient avec ceux généralement en mauvais état des prisonniers. Il s’en habilla et, a l’heure réglementaire où se terminaient les visites, comme déjà les visiteurs commençaient à sortir, Jaclard, transformé, méconnaissable, se présenta inopinément devant l’officier de service.

—Mon capitaine (ou mon lieutenant, nous avons oublié le grade), j’arrive tard; permettez-moi d’entrer voir mon frère, prisonnier.

Jaclard avait bien préjugé de l’ame et de l’intelligence du galonné.

—Voulez-vous bien me f… le camp! cria l’officier, en saisissant le communard par le bras et en le poussant lui-même à la porte, geste qui, faut-il le dire, ne rencontra pas grande résistance.

Et se tournant vers un sous-officier de garde :

—Sergent! faites-moi sortir plus vite que sa tous les visiteurs. Allons, sacrebleu!

Ainsi libéré par son propre geôlier, Jaclard gagna la Russie où il -donna des leçons de français, se maria et se créa des relations. Aimé et estimé pour son caractère dans le milieu slave, si différent d’allures du notre, il revint en France à l’amnistie, correspondant de journaux russes et collaborateur à la Justice.

Il a fondé le groupe de la presse socialiste.

Daus les dernières années de sa vie, Jaclard ressentait les atteintes d’une douloureuse affection cérébrale.

Nous adressons, à celle qui fut la compagne dévouée de son existence, l’expression bien sincère de nos sympathies.


Taken from L’Aurore, 15 avril 1903

* * * * * * *


Peu de jours après l’entrée des troupes dans Paris on lisait dans le Figaro:

Une importante arrestation a été faite en pleine rue de la Paix, au coin de la rue Neuve-les-Petits-Champs: c’est celle du citoyen Jaclard, ex-adjoint du XVIIIe arrondissement, chef de la 17e légion et l’un des membres influents du Comité central.

Dans l’espoir fallacieux de n’être point reconnu, Jaclard s’était fait couper les cheveux. rafraîchir la barbe, et, de plus, négligeait de porter le lorgnon qui naguère ne quittait point son nez.

Samedi donc, comme il passait rue de la Paix, il l fut, pour son malheur, croisé par un capitaine du 109e de ligne, M. Falque, qui le connaissait de longue date. Ce capitaine faisait partie du 4° conseit de guerre devant lequel comparut l’adjoint de Montmartre lors des poursuites intentées au sujet du 31 octobre.

— Hé, mais, fit M. Falque en l’abordant, vous êtes Jaclard?

— Point du tout, répliqua l’autre sans se déconcerter. Vous faites erreur, et il m’est aisé de vous le prouver en établissant mon identité. Voyez plutôt ma carte.

Cette carte, qu’il tira de sa poche, était celle d’un cordonnier pour hommes et pour dames.

M. Falque, sùr de son fait, ne se laissa pas donner le change, et, saisissant Jaclard au collet, lui dit:
— Je vous reconnais parfaitement. Vous êtes Jaclard et je vous arrête.

Requérant l’assistance d’une autre personne, l’officier conduisit sur-le-champ l’ex-membre du Comité central chez le commissaire de la place Vendôme, et, à partir de ce moment, Jaclard cessa toute tentative de dénégation.

Il avait sur lui 1,400 fr. en billets de banque et quantités de menus objets.

On se rappelle que la Commune avait nommé d’office Jaclard au grade de chef de la 18° légion, en remplacement du chef choisi et régulièrement élu par les officiers de cette légion.

Jaclard, prisonnier à Versailles, a tenté de se suicider en se pendant par sa cravate aux barreaux de sa cellule. Les gardiens sont intervenus à temps pour l’empêcher de mettre ses projets à exécution.

Nous trouvons dans la Patrie ce curieux portrait de Jaclard, le séide malgré lui du Farouche Blanqui:

Trop dépourvu de courage physique pour braver la police impériale, voyant l’heure s’approcher où les défaites prévues ébranleraient le trône impérial, Blanqui se trouva dans la nécessité de confier à quelqu’un qui en fût capable le soin d’organiser une bande pour commencer la révolution par un coup d’audace.

Il choisit Jaclard, le grisant de sa parole avec cet art italien qu’il partage avec Mazzini, lui cachant les dessous de sa politiqué, le rassurant sur ses prétendus projets de meurtre.

Ainsi fanatisé et trompé, Jaclard créa une société de onze ou douze cents membres, très-disciplinée, très-dangereuse et surtout très-silencieuse.

Blanqui avait parfaitement défini les hommes qu’il lui fallait.

Jaclard ne devait accepter que des républicains à tempérament de sectaires, des fanatiques, gens capables de toutes les audaces, sombre et taciturnes, exaltés mais contenus, aimant le mystère et l’ombre.

Jaclard se fit l’instrument à la fois intelligent et soumis du vieux; il lui créa cette horde de sauvages haineux et féroces qui commirent tant d’horreurs pendant le siege et incendièrent Paris.

Quand Blanqui eut cette armée peu nombreuse, mais sûre, les dissentiments commencèrent. Jaclard s’aperçut que le vieux n’était qu’un effroyable monomane. Le disciple n’avait jamais pensé que le maître pût demander dix-huit cent mille têtes!

Dès ce moment, Jaclard eut peur de son œuvre et se repentit d’avoir mis douze cents stylets aux mains de Blanqui; une lueur se fit dans l’abîme où il roulait, et lui donna, avec l’effroi de la chute, le désir d’en remonter
les pentes.

On le voit dès lors faire de l’opposition au vieux. Celui-ci l’attendait, là. Il le rendit suspect et le lit mettre à l’écart l’avant-veille du jour où le premier complot de la période actuelle, — celui des pompiers de la Villette, — éclata.

Jaclard, dès lors, se sépara de son parti. Par malheur pour lui, accusé de làcheté, il eut la faiblesse, la niaiserie de se faire soldat de la Commune; on lui imposa plus tard le grade de chef de légion, et ce malheureux fut associé à des mesures qu’il réprouvait, à une guerre qu’il condamnait.

Ah! qu’il eût mieux fait, puisqu’il s’était joint aux maires de Paris, de se laisser insulter par les blanquistes et de garder la neutralité la plus stricte! Le voilà qui paye cher, à cette heure, cette défaillance, alors qu’il pouvait, par son attitude, faire oublier qu’il était le malheureux organisateur des blanquistes.

Jaclard avait en vain représenté au vieux que rien n’était plus absurde, plus impolitique que de s’attaquer aux pompiers, chers à la population, qui s’indignerait de ce guetapens. Blanqui n’admit aucune objection. Tout fin, tout rusé qu’il est, Blanqui a des lacunes de cœur qui lui enlèvent le tact; incapable d’affection, de reconnaissance, d’attachement, mots qui sonnent creux et faux pour lui, il ne saurait comprendre combien certains actes sont odieux et révoltent l’opinion. Il ne se doutait pas de la gratitude vouée par les Parisiens aux pompiers.

En vain Jaclard lui répéta-t-il que cet uniforme était comme l’arche sainte, qu’il ne devait pas y toucher!

Blanqui déclara qu’au début des révolutions il fallait de grands attentats, et que plus les assassinats produisaient de sensation, plus la population était secouée, emmenée rapidement et entraînée aux violences.

Il agit, et sa tentative avorta misérablement parce qu’elle avait contre elle deux causes d’insuccès. Elle devait indigner le public; elle arrivait avant l’heure.

L’heure, Blanqui ne sut jamais la choisir heureuse, car il faut qu’il devance les autres ou qu’il reprenne leurs parties désespérées, puisqu’il ne saurait imposer ses affreux moyens d’action que par surprise ou dans les heures d’exaspération qui saisissent ceux dont la cause est perdue.

C’est une fatalité qu’il faut bénir que ce système hideux soit condamné à l’avortement inhérent aux révoltes qu’il soulève dans les consciences les plus ravagées.

Puisque nous avons parlé de Jaclard, disons que le malheureux a beaucoup souffert du mépris des siens, qui l’ont accablé de récriminations et d’accusations.

Juste châtiment, car c’est lui qui fournit cette troupe hardie et tarée que Blanqui employa pendant tout le siège a ses intrigues audacieuses et qui, plus tard, entre les mains de Raoul Rigault, devint la police de la révolution, terrible même à la Commune et au Comité de salut public.

C’est là que se recrutèrent les chefs de pétroleurs, les commissaires de la Commune, les délégués, les agents, les exécuteurs d’otages, les dénonciateurs, les terroristes à outrance, bande de chacals et d’hyènes qui fit trembler jusqu’à l’Internationale et qui la domina.

On ne saurait croire quels éléments s’adjoignirent par la suite aux premiers adhérents. Ceux-ci, recrutés parmi les déclassés et les dégradés de toute classe, se distinguaient pourtant par une sorte de dévouement farouche au vieux, dénomination sinistre qui rappelle le Vieux de la Montagne et ses assassins.

Par la suite, les cadres se remplirent de gens flétris par des condamnations, de forçats, de bandits parisiens, qui n’eurent même plus la discipline du sectaire, le respect du chef. Et Raoul Rigault ne parvint plus à obtenir l’obéissance; ses agents lui glissèrent dans la main.

C’est pour cela que le plan général de destruction de Paris échoua; c’est pour cela que nous avons encore des maisons debout.

Si grands que soient les désastres, un danger incomparablement plus grand, une ruine totale, absolue, nous menaçait. Mais les bandits voulurent piller, brûler, à leur fantaisie, et leur fantaisie nous épargna l’embrasement de toute la cité.

Vingt-quatre heures avant sa mort, Raoul Rigault disait sur ce sujet ce mot étrange: «Les forçats russes sont plus intelligents et plus disciplinés que les nôtres; ceux de Moscou l’ont anéanti, et mes b…. me ratent le brûlage de Paris! C’est dégoûtant pour la France!»

Nous trouvons dans le Moniteur, à propos do l’arrestation du lieutenant-colonel de la légion commandée par Jaclard, le nommé Fabrègues, une piquante anecdote qui ne donne pas une haute idée du courage de ces deux guerriers: Tandis que Jaclard affectait une démarche de héros de roman illustré, Fabrègues se posait en brave à tous crins. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que pas une seule fois, du 18 mars au 22 mai, ils n’ont été d’accord.

Un jour, à propos d’une compétition de pouvoirs, ils en vinrent aux gros mots, et se traitèrent de «feignants» et de «Versaillais.»

Bref, un duel fut résolu. Le lendemain, les deux adversaires se rencontrèrent dans les terrains vagues situés au bout de la rue Vital au Trocadéro. Les témoins de Jaclard étaient La Cécilia et Milenicki, cousin de Dombrowski ; ceux de Fabrègues, Malon, et un nommé Manoury, délégué au 207e bataillon. — On devait se battre au revolver.

Mais, au moment de faire feu, Fabrègues demanda d’un ton insinuant à Jaclard s’il n’était pas convenable d’attendre, pour régler cette petite affaire, l’entier anéantissement des Versaillais.

— Parbleu! s’écria Jaclard.

Et les choses en restèrent là.


Taken from: La Semaine Infernale, Histoire Illustrée des sept journées, du 21 au 28 mai published by Le Voleur, série illustrée, 21 juillet 1871

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